Bonjour !

Je suis écrivain et scénariste de BD.
Mon premier livre est sorti en 2009. Depuis, j'en ai sorti 22 autres... Je travaille aussi pour le ciné, la télé, le jeu vidéo, les applications et même le jeu de plateau.
Car pour toutes ces créations, il y a besoin d'écrire. Donc j'écris. Depuis le temps que j'en rêvais !

Et pourtant bien souvent je l'entends, cette question étrange : "Et sinon, vous avez un vrai métier ?".
Elle me fait un drôle d'effet et je n'ai pas encore trouvé comment y répondre... Alors ce blog va servir à ça : à essayer d'expliquer que oui, écrivain et scénariste, c'est un métier, un vrai.

lundi 3 juillet 2017

Nous ne sommes pas des bénévoles !

Eh oui ! Beaucoup de lecteurs ne l'imaginent même pas, mais les auteurs, lorsqu'ils se déplacent dans un salon ou dans un festival le week-end, le font bénévolement. Ils sont nourris, logés, on leur paye le transport, mais le temps passé à dédicacer derrière une table, lui, n'est (en général) pas rémunéré. Et ça en fait, dans l'année, des heures de bénévolat ! 

Dans la plupart des salons et des festivals, le temps de dédicace est d'une dizaine d'heures par jour. 
Un auteur qui fait 5 ou 6 festivals ou salons de deux jours dans l'année passe environ une centaine d'heures à dédicacer auxquelles il faut ajouter le temps de transport. Et il perd (dans l'année) une vingtaine de jours de travail. Bien sûr que ça mérite rémunération !!!

Attention ! Je ne parle dans cet article que des festivals qui invitent des auteurs et non pas des grosses machines (salon du livre de Paris, salon jeunesse de Montreuil, FIBD Angoulême, quai des bulles de Saint-Malo, etc.) qui, elles, louent des tables et des stands à des prix souvent prohibitifs aux éditeurs qui, eux, invitent à leurs frais "leurs" auteurs. 
Je parle ici des festivals, organisés le plus souvent par des associations et des bénévoles avec des budgets très faibles... De ces festivals et salons comme il y en a des dizaines chaque week-end.
Alors bien sûr on pourra m'objecter que la présence de l'auteur fait vendre ses livres et qu'il touche des droits d'auteurs, mais vous savez tous si vous suivez un peu ce blog ou pas mal d'autres qui parlent de ces sujets, que les droits d'auteurs sont en moyenne de 8% du prix du livre (à répartir entre le nombre d'auteurs) et que ça ne fait vraiment pas beaucoup !!! Un auteur de bd qui signe 100 bd (et c'est beaucoup !) à 15 € touchera donc (6 mois, 1 an, 2 ans plus tard !) 120 € bruts. C'est vraiment pas grand chose.

Aujourd'hui, alors que nos revenus baissent sans cesse, que nos contrats contiennent de plus en plus de clauses bizarres et iniques, que nos charges augmentent de façon drastique, faire du bénévolat dans les salons du livre devient insupportable.

Quand ils viennent en festival ou en salon, les auteurs veulent être payés. 

Les premières propositions préconisent une rémunération d'environ 200 € par jour de dédicace. C'est pas mal, mais ça fait une sacré somme pour des salons et festivals souvent très fragiles financièrement ! 30 auteurs pour deux jours, ça fait quand même 12.000 € !!!

Est-ce possible ?
A première vue, oui.

On peut réduire la voilure.

- inviter moins d'auteurs.

Le public viendrait-il moins nombreux dans un festival s'il y a 15 auteurs au lieu de 30 ? Je ne pense pas. Car moins d'auteurs c'est moins de logistique pour les organisateurs et outre les économies réalisées (transport, nourriture, hébergement), cela peut permettre de s'occuper mieux des auteurs et du public, d'offrir à tous une meilleure cohérence, une meilleure visibilité, un meilleur accueil, d'autres prestations...

Il est possible également d'inviter plus d'auteurs locaux afin de réaliser des économies de transport et d'hébergement. Ce n'est pas parce qu'ils sont "locaux" et parfois très peu connus que ces auteurs n'ont pas de talent ! Ce serait l'occasion pour le public de découvrir ce qui se fait près de chez eux, de découvrir de nouvelles choses...

Le gros risque est de voir baisser les subventions. car pour les politiques, la quantité prime souvent sur la qualité. Il faut faire preuve de pédagogie. Leur expliquer l'importance des rencontres entre les auteurs et leur public, leur montrer qu'on peut toucher d'autres publics (je développerai ça plus loin)...
 

- réduire les temps de dédicaces

La plupart du temps, les auteurs dédicacent toute la journée. On n'a bien souvent même pas le temps de faire un petit tour du salon ! On pourrait tout à fait réduire ce temps de moitié et axer leur présence sur autre chose que le commercial pur et dur.
Chaque auteur pourrait avoir un peu de temps libre mais aussi participer à des rencontres, des tables rondes. Parler de son métier, de son art, de sa passion. 
Alors bien sûr il vendrait sans doute moins d'albums, mais il pourrait aller réellement à la rencontre de son public, aller plus loin que "bonjour, je dédicace à quel nom, merci, au revoir". 

La aussi on a le risque de la baisse des subventions. Encore ce problème de quantité. Encore user de pédagogie afin d'expliquer encore et toujours que la diffusion de la culture n'est JAMAIS affaire de quantité.

On peut imposer de nouvelles règles.

Dans toute la chaine commerciale du livre, qui va de l'auteur au public en passant par l'éditeur, le diffuseur-distributeur, le libraire, un seul n'a aucun travail supplémentaire lors d'un festival : c'est l'éditeur. 
Et pourtant les festivals et les salons sont très importants pour lui : l'auteur, le festival, le libraire lui font une publicité gratuite, il y vend pas mal de livres et ça n'est pas si dérisoire qu'ils veulent bien souvent le laisser entendre, car un gros éditeur a des dizaines de titres représentés chaque week-end sur des salons.
Alors pourquoi ne pas demander à tous les éditeurs de garantir contractuellement aux auteurs un pourcentage de droits d'auteurs au moins doublé sur les ventes réalisées en salons et festivals ? certains éditeurs ont déjà mis en place cette pratique. Est-il utopique de l'imposer à tous ?

Les éditeurs prendraient ainsi une part de la rémunération des auteurs en festivals et salons. Ils sont (financièrement) les principaux bénéficiaires de ces manifestations, ce serait donc la moindre des choses.

J'imagine qu'il y aura énormément de résistances. Ce sera compliqué administrativement pour l'éditeur et ça lui coûtera un peu d'argent. Mais je pense que les éditeurs, s'ils sont face à un choix tel que mettre en place ce système ou assister à la disparition de ces centaines de manifestations, sauront écouter la voix de la raison.

On peut penser les salons autrement.

Beaucoup de salons et de festivals sont presque uniquement commerciaux. Le public vient acheter et faire dédicacer des livres et on ne lui propose en fait pas grand chose d'autre...

Chaque manifestation devrait organiser des rencontres, des ateliers, des tables rondes, des conférences, des spectacles, des interventions d'auteurs, des expositions non seulement sur les lieux du salon ou dans les écoles, collèges et lycées mais aussi dans d'autres endroits comme les maisons de retraites, les hôpitaux, les prisons et les lieux de culture.

On m'objectera que cela se fait déjà. De très nombreux salons (en jeunesse en particulier) organisent des journées d'interventions d'auteurs en liaison avec les salons. Beaucoup organisent des lectures, des conférences, des tables rondes, des ateliers, proposent des spectacles et des expos.

Mais c'est bien loin d'être généralisé et ça va rarement plus loin que des interventions mal préparés à l'école ou au collège, des ateliers "garderie" de peu d'intérêt, des lectures, conférences ou tables rondes pas toujours cohérentes et des accrochages d'expos approximatifs. 

Impliquer tout un territoire, toutes les générations pourrait déclencher une autre dynamique, impliquer d'autres acteurs (et donc apporter d'autres financements). Cela pourrait permettre à beaucoup de salons et festivals de passer de la manifestation avant tout commerciale à la manifestation culturelle pour tous et pour chacun.
Bien sûr cela demanderait un gros travail aux organisateurs. mais d'autres acteurs apparaissant, le travail pourrait facilement être redistribué.  Toute une population qui ne s'implique absolument pas actuellement dans ces manifestations pourrait y participer activement.

Il faut préciser que pour tout ce travail d'interventions, rencontres, conférences, etc. l'auteur est rémunéré. Dans le modèle qui est actuellement proposé sur la rémunération des auteurs en salons, une journée d'intervention rémunérée impliquerait une demi-journée de dédicaces non rémunérée.

On peut se diversifier.

Il est souvent possible de proposer des tables ou des stands payants à des bouquinistes, des artisans d'art, des micros éditeurs, des vendeurs de para-bd par exemple, etc. Beaucoup de salons et festivals le font déjà mais, si on invite moins d'auteurs il serait plus facile de développer ces activités annexes puisqu'il y aurait un peu plus de place pour cela.

Les organisateurs ont la plupart du temps un stand. Ils y vendent des affiches, des ex-libris... Un peu d'imagination devrait pouvoir permettre de diversifier et d'augmenter les ventes... Regarder ce que font les autres devrait permettre à chacun de trouver de bonnes idées faciles à mettre en œuvre...

Il est possible (encore une fois, certains le font déjà) d'amener d'autres acteurs dans les salons du livre. Car tous les arts se croisent ! Pourquoi ne pas amener, aux côtés de la littérature, le cinéma, la musique, le théâtre, les arts de la rue, les arts plastiques, le jeu vidéo ?
Cela impliquerait d'autres intervenants, ferait venir un autre public...

Pas question de transformer les salons et festivals littéraires en fêtes de villages fourre-tout, évidemment ! Il s'agirait d'inscrire une dose de diversité cohérente et intelligente savamment calculée. Un salon littéraire peut-être une fête pour tous et pas seulement des rangées de tables alignées devant lesquelles passe un public d'intellectuels inspirés ou d'autographistes acharnés...

En conclusion

Alors oui, à première vue, rémunérer les auteurs, c'est possible...
Mais c'est loin d'être facile !

Parce que c'est énormément de travail pour les organisateurs le plus souvent bénévoles (et pour une si courte période).

Parce que les subventions se réduisent comme peau de chagrin et qu'elles sont de plus en plus compliquées à obtenir.

Parce que la culture de la quantité est reine, souvent au détriment de la qualité. Parce que le commerce est roi, souvent au détriment de l'Art, de la pédagogie, de la culture pour tous.

Parce que certains ne sont pas prêts à sacrifier une petite part de leurs bénéfices pour servir les créateurs et le public. 

Parce que la culture ça doit être gratuit et que le public ne doit pas payer pour ces manifestations puisqu'il les finance déjà par la fiscalité. 

Rémunérer les auteurs sur les salons et festivals, c'est possible... 
Notre but n'est pas de faire mourir ces centaines de manifestations si fragiles. Mais si nous auteurs nous disparaissons, alors, mécaniquement, elles disparaitront avec nous.
Nous ne pouvons plus, aujourd'hui, travailler ainsi bénévolement.
Alors réfléchissons ensemble. 
Trouvons les solutions ensemble. 
Elles existent.








samedi 21 janvier 2017

Chouette ! Une asso développe la bd à Angoulême.

Voilà ce que je me suis dit en tombant sur cet article de la Charente libre au hasard de mes pérégrinations sur facebouc.

J'ouvre le lien. 

Ça commence bien ! On y annonce la création de «l'association pour le développement de la bande dessinée à Angoulême». Et c'est la ministre de la culture qui la fait cette annonce. Pour vous dire que c'est du sérieux et que, sans aucun doute, ça va développer sec !

Où l'on parle de développer la bd à Angoulême

Tout ça m’intéresse particulièrement puisqu'il se trouve que j'écris de la bande dessinée, que j'habite Angoulême, que j'y suis responsable d'une petite maison d'édition, que j'y suis investi dans le fonctionnement d'une librairie bd associative et que je m'occupe de la gestion d'un atelier d'auteurs.

Donc je continue la lecture de l'article avec grand intérêt. 
«Cette nouvelle association permettra d'assurer une meilleure coordination et une meilleure implication des partenaires dans les orientations importantes du festival et dans l'utilisation des moyens financiers qui lui sont alloués»

Et là, d'un coup, je tombe de haut. 
Le développement de la bande dessinée à Angoulême, pour les gens qui ont créé cette association, c'est donc le développement du festival de la bd.
Et rien d'autre à première vue...

De l'importance du choix d'un nom 

Choisir un nom, pour n'importe quelle structure n'est pas chose anodine. Il se trouve que les mots veulent dire quelque chose.

Si «l'association pour le développement de la bande dessinée à Angoulême», qui ne va s'occuper, semble-t-il, que du festival a été nommée ainsi, c'est bien que, pour ses créateurs, la bd à Angoulême ce n'est QUE le festival. En extrapolant un peu, avec mon mauvais esprit, j'aurais même tendance à penser que la totalité de la bd se limite pour eux aux grands évènements organisés autour d'elle.

Il aurait suffit d'ajouter "du festival" entre "développement" et "de". Mais ça n'a pas été fait. C'est au mieux une maladresse, au pire une nouvelle marque de mépris envers les acteurs de la bande dessinée dans notre ville.

Où l'on parle de la BD à Angoulême

Car la bd, ici, vit toute l'année.
Le festival est un évènement très important, bien sûr, mais il ne dure que 4 jours. Or, 365 jours par an, la bande dessinée ici c'est (outre des écoles, la cibdi; des éditeurs et de nombreuses structures qui travaillent et s'occupent de bd) environ 200 dessinateurs, scénaristes, coloristes, ateliers  remplis d'auteurs.
               
Hé oui ! La bande dessinée, à Angoulême comme ailleurs, c'est avant tout plein de gens qui dessinent, qui écrivent, qui colorisent. C'est plein de gens qui s’efforcent de faire vivre leur art au mieux, qui inventent, créent, travaillent, innovent.

La bande dessinée, à Angoulême comme ailleurs, ce n'est pas que le festival. 
La bande dessinée ici et ailleurs est vivante. Et sans toute cette vie foisonnante le festival ne serait pas grand chose. 

Où l'on revient à la condition des auteurs

Et tous ces gens qui travaillent toute l'année pour, le plus souvent, des revenus misérables aimeraient bien qu'une association présentée par la ministre de la culture elle-même les aide à se développer, ça serait pas du luxe.
Parce que, peu à peu, beaucoup d'entre eux sont en train de mourir.

Mais non. On peut les laisser mourir. Ce qu'il faut développer, c'est le FIBD, le spectacle, le grand raout mondain de la fin janvier, l'endroit où, dans quelques jours, vont se bousculer les politiques de tous poils et de tous bords.

Développez comme bon vous semble, développez messieurs dames. Mais n'oubliez pas : bon nombre d'auteurs sont en train de mourir.
Et sans auteurs, pas de livres. Sans livres, pas de FIBD.

Bon festival à tous.
Nous, les sous-développés de la bande dessinée à Angoulême, nous y serons. 
Nous y rencontrerons nos lecteurs. Et finalement, c'est bien le plus important.